1873 |

1873-47

Paule Arnould

Lundi 18 septembre 1873

Lettre de Paule Arnould (Jonchery-sur-Vesle, dans la Marne) à ses amies Marie et Emilie Mertzdorff (Vieux-Thann)

Lundi 18 septembre 1873

Lundi 18 septembre 1873

Le Vivier par Jonchery-sur-Vesle, Marne. 1

Ce Lundi 18 Septembre 1873

Chères Amies,

Je commence ma lettre par de nombreux mes culpa, oh ! oui, pardonnez-moi et surtout ne m'imitez pas ! Je pense bien que vous n'êtes plus à Portrieux, mais à Vieux-Thann, et c'est là que je vais vous adresser ma lettre.

Après vous avoir quittées, je suis restée trois semaines à Sceaux avec mon Grand-Père et ma Grand'Mère2 ; j'étais bien contente d'être avec eux, mais vous comprenez que Père, Mère3, mes frères et mes sœurs me manquaient beaucoup, quand enfin je suis revenue ici avec une dame, de nos amies, parce que Bon-Papa voulait que j'embrasse Mère le 27, jour de sa fête ; il est arrivé quelques jours après moi.

En revenant ici j'ai trouvé Marcel4 bien changé, maintenant il marche tout à fait seul, dans les jours qui ont suivi mon retour, je courais toujours après lui tant j'avais peur qu'il ne se jette par terre et les autres accoutumés à le laisser aller, riaient de mes inquiétudes. Tu t'amuserais, ma chère Emilie, et tu perdrais bien du temps comme moi si tu avais cette chère petite poupée pour t’ jouer, voilà la poupée comme je la comprends, qui court toute seule ; qui se fait comprendre, bien qu'elle ne parle pas ; qui crie un peu, sans qu'on lui appuie la main sur l'estomac. Il est si intelligent qu'on ne pourrait croire qu'il n'a que treize mois, tous les jours son esprit se développe davantage, mais par exemple il ne dit que papa et maman, parce que nous le comprenons sans qu'il s'exprime par des mots, et avec cela quand on lui dit de faire quelque chose, il le fait généralement ; c'est pourquoi il est si paresseux pour parler. Le lendemain de mon arrivée, il était avec moi, je rangeais mon pupitre et j'avais laissé tomber quelques papiers alors je lui ai dit <de> me les rapporter et il a été me les chercher tous ; c'est quelquefois très commode d'avoir un petit valet de chambre de treize mois. Il n'est pas caressant du tout il n'embrasse pas et c'est à peine s'il laisse les autres lui faire leurs tendresses, il est si drôle quand il prend sa vache de bois ou sa poupée, qu'il la met dans ses bras penche sa tête sur son épaule et manque de se jeter par terre tant sont grands les mouvements qu'il fait pour la bercer ; il a une passion pour les livres et les images quand il voit un livre se sont des trépignements de joie et d'impatience, jusqu'au moment où on le lui fait voir les images ; il y a surtout une certaine figure de petit garçon de son âge sur lequel il se jette avec une bouche démesurée pour l'embrasser. Vous voyez que c'est un garçon sérieux, il ne rit pas très souvent et ce n'est guère que si l'on joue à cache-cache avec lui ou s'il voir Edmond et Louis5 qu'il abandonne sa gravité. Hier, j'écrivais lorsqu'il arrive avec un crayon et me fait deux grandes raies dans ma page.

Travaillez-vous beaucoup ? A Sceaux6 je n'ai presque rien fait mais depuis que je suis ici je me rattrape, Mère m'a même dit qu'elle me retrancherait certaines leçons parce qu'elle trouvait que je n'ai pas assez de temps à moi ainsi que pour la couture et la lecture. Mais voyez-vous j'ai beaucoup de professeurs : Bon-Papa me fait dessiner, Mère a le piano, la grammaire, l'analyse, l'écriture etc. ; Mathilde7 l'histoire, la géographie et l'allemand ; Lucy la chronologie et la mémoire ; Pierre8 l'arithmétique ; Edmond et Louis tour à tour me font ma dictée.

Nous ne savons rien encore pour les examens de Pierre, mon Père et lui sont partis Vendredi avec 5 camarades de mon frère et doivent revenir Lundi ; ils ont été faire une petite tournée dans les Vosges, je ne sais pas s'ils ont un déluge comme nous mais ce doit être assez désagréable de voir des montagnes par la pluie et le brouillard d'autant plus qu'ils vont à pied.

Savez-vous, mes bonnes petites Amies, que nos Mardis m'ont bien manqué, maintenant je les ai à peu près retrouvés mais avec nos amies de Trigny, mesdemoiselles Barbe, quoiqu'elles soient très gentilles pour moi c'est très différent puisque Marie la plus jeune a dix-huit ans et demi ; nous lisons dans ce moment, les Apôtres de la Charité9, c'est un livre très intéressant, parce qu'on aime toujours à connaître dans leurs moindres détails les héros du Christianisme ; rien n'encourage comme l'exemple, on oublie plus vite les belles paroles que les belles actions, et les exemples parlent au cœur par eux-mêmes.

Vous devez être heureuses d'être dans votre cher pays, mes bonnes Amies, mais par cela même que vous y avez des souvenirs d'enfance vous devez sentir encore plus le vide que vous laisse votre chère Mère10 ; si vous saviez comme je pense souvent à vous deux, ma chère Marie et ma chère Emilie ! au revoir, mes Amies chéries, je vous embrasse toutes les deux de tout mon cœur et comptez toujours sur l'affection de votre compagne et amie

Paule Arnould.

Voulez-vous présenter mes respects à Monsieur Mertzdorff11 et demander à votre chère Tante12 la permission de l'embrasser pour moi.

Notes

1 Lettre sur papier deuil.
2 Victor Baltard et son épouse Adélaïde Lequeux.
3 Edmond Arnould et son épouse Paule Baltard.
4 Marcel Arnould, frère de Paule.
5 Edmond et Louis Arnould, frères de Marcel et Paule.
6 Villa des Baltard à Sceaux.
7 Mathilde et Lucy Arnould, sœurs de Paule (par un premier mariage de son père).
8 Pierre Arnould, frère aîné de Paule.
9 Les Apôtres de la charité par A. M., Tours, A. Mame et Cie, 1871 (6e éd).
10 Eugénie Desnoyers (†), épouse de Charles Mertzdorff.
11 Charles Mertzdorff.
12 Aglaé Desnoyers, épouse d’Alphonse Milne-Edwards.

Notice bibliographique

D’après l’original


Pour citer ce document

Paule Arnould, «Lundi 18 septembre 1873», correspondancefamiliale [En ligne], Correspondance familiale, 1870-1879, 1873,mis à jour le : 22/01/2013

Danièle Poublan

Cécile Dauphin

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