1870 |

1870-151

Jeanne Target (épouse Desnoyers)

Dimanche 13 novembre 1870 (A)

Lettre de Jeanne Target, épouse de Jules Desnoyers (Paris) à sa fille Eugénie Desnoyers, épouse de Charles Mertzdorff (Vieux-Thann)

Dimanche 13 novembre 1870 (A)

Dimanche 13 novembre 1870 (A)

Paris, le1 Dimanche 13 Novembre 1870. 58 jours de siège

Ma chère Eugénie,

Nous sommes toujours réduits à nous demander si tu reçois les lettres que je t'adresse. Aucun signe de vie de ta part ne nous le prouve. Nous espérons que vos santés sont bonnes, que vous êtes en lieu sûr, Suisse ou Vieux-Thann mais rien ne nous le prouve. Comme Je te l'ai écrit bien des fois, nous allons tous bien. Julien2 dans son fort ; alfred3 et alphonse4 Gardes Nationaux, et peut-être à la veille d'être mobilisés. Les élections se sont bien passées5. toujours bon courage et espoir. Nous ne mourons pas de faim, quoiqu'on puisse vous dire. La très très grande majorité de la garde nationale et de tous les habitants est pour l'ordre et a confiance dans le gouvernement, malgré l'opposition de plusieurs journaux. On attend cependant avec impatience un armistice dont on parle chaque jour, pour permettre la réunion d'une assemblée.

Nous avons eu indirectement et par les télescopes des renseignements sur Montmorency toutes les habitations du pavé neuf sont occupées par les Prussiens ; Les canons sont placés sur les pentes. Le maire6 et quelques habitants sont restés, on ne parle pas de pillage. Les malheurs publics qui nous frappent tous n'empêchent pas les douleurs particulières ; j'en ai une bien pénible à t'annoncer : ce cher bon monsieur Auguste7 dont l'état s'aggravait sensiblement depuis plusieurs jours a succombé hier soir. Sa femme8 que nous avons vue ce matin est pleine de courage, quoique bien profondément affligée, ainsi qu'Adèle9 qui ne quittait pas son pauvre père pendant tous ces derniers jours.

Madame Auguste m'a tout particulièrement chargée de la triste mission de t'informer de ce malheur et de te prier de l'annoncer à nos bons amis Duméril10 dont leur cher frère <a> souvent prononcé les noms. Les derniers moments ont été très calmes et sans souffrance : mais l'hydropisie avait fait de tels progrès qu'il n'y avait plus d'espoir et cependant il a écrit lui-même à monsieur Constant11 de ne pas s'inquiéter, il y a peu de jours. Que nos chers amis soient bien persuadés que nous prenons une vive part à leur douleur. Quand et comment pourront-ils adresser quelque consolation à leur pauvre sœur ?..

La direction des postes fait annoncer qu'on peut espérer réponse à nos lettres de deux manières

la 1re en mettant oui ou non sur une carte que je t'envoie en même temps que cette lettre dans une enveloppe à part12

1 vous portez-vous bien ?

2 êtes-vous à Thann

3 recevez-vous nos lettres

4 Thann est-il occupé ?

mettre 1 F d'affranchissement

L'autre procédé serait d'écrire ce que vous voudrez sans dépasser 40 mots au prix de 50 centimes par mots.

Adieu, ma chérie, mille tendresses de la part de ceux qui t'aiment <   >

Mère amie

Annexes

par ballon monté13

Madame Mertzdorff

à Vieux-Thann

département du Haut-Rhin

Notes

1 Mention imprimée.
2 Julien Desnoyers, dans la garde mobile, au fort d’Issy.
3 Alfred Desnoyers.
4 Alphonse Milne-Edwards.
5 Le 3 novembre, les électeurs parisiens décident par 558 000 voix pour (et 61 500 contre) de maintenir les pouvoirs du Gouvernement de la Défense nationale. Aux élections municipales de Paris du 5 novembre, 13 maires sur 20 sont reconduits ; 5 nouveaux sont des modérés et seuls 2 représentent les révolutionnaires.
6 Etienne Emilien Rey de Foresta.
7 Auguste Duméril.
8 Eugénie Duméril.
9 Adèle Duméril, épouse de Félix Soleil.
10 Louis Daniel Constant Duméril et son épouse Félicité Duméril.
11 Louis Daniel Constant Duméril, son frère.
12 Voir la carte de Jules Desnoyers.
13 Mention imprimée.

Notice bibliographique

D’après l’original.


Pour citer ce document

Jeanne Target (épouse Desnoyers), «Dimanche 13 novembre 1870 (A)», correspondancefamiliale [En ligne], Correspondance familiale, 1870-1879, 1870,mis à jour le : 14/06/2012

Danièle Poublan

Centre de recherches historiques, EHESS 190-198 avenue de France
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