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1801-13

André Marie Constant Duméril

Samedi 22 août 1801, 4 fructidor an IX

Lettre d’André Marie Constant Duméril (Paris) à son ami Pierre Fidèle Bretonneau (Chenonceaux)

Paris, le 4 fructidor an IX

Votre lettre m’a fait grand plaisir, mon bien bon ami. Votre silence m’inquiétait : je craignais que vous ne me boudassiez. C’est avec peine que j’ai appris la maladie de monsieur votre père1, heureusement que vous avez pu lui être utile. C’est une consolation bien douce dans le chagrin, j’espère qu’il est maintenant entièrement rétabli. Obeuf et M. Cloquet2 m’avaient donné de vos nouvelles. Le premier a subi son premier examen3, il s’en est parfaitement tiré ; mais il y a plus de quinze jours que je ne l’ai vu. Guersant est ici, il croyait vous y trouver ; il subit le 9 son premier examen. Votre affaire a fait un bien infini, c’est un malheur que sera très utile ; depuis ce moment on n’en a refusé aucun, et il y a presque toujours quinze examens par décade4. M. Carre5 a subi les deux premiers ; il est près de son père, qui a eu une fièvre inflammatoire, mais qui est maintenant convalescent ; il doit revenir vers la fin de ce mois pour soutenir sa thèse. M. Garnier est de retour, il a laissé sa femme bien portante.

Je vous ai parlé de tous vos amis, mon cher Bretonneau, il faut maintenant que je vous parle d’un autre, auquel vous avez bien voulu vous intéresser jusqu’ici. Mon mariage est entièrement rompu. La jeune personne6, comme vous l’avez su, est venue à Paris. Là, elle a senti vivement la séparation qui allait s’opérer avec sa famille qu’elle n’avait jamais quittée. Cette affection a été même telle qu’on pouvait la regarder comme nostalgique. Malgré toutes les attentions, les prévenances que j’ai eues pour elle, elle a été froide, indifférente. Sur les derniers temps, je me suis plaint de cette apathie ; elle s’est déclarée alors franchement, elle m’a demandé un mois de nouvelles réflexions, je le lui ai accordé, et c’est au bout de cet intervalle qu’elle s’est décidée pour la négative. L’hésitation première m’avait un peu refroidi ; cependant j’étais sincèrement attaché.

J’ai senti que je faisais une perte, j’ai eu du chagrin, et beaucoup ; mais maintenant je suis guéri, entièrement guéri, mon parti est pris. Ce qui est un très grand désagrément pour elle surtout, et un peu pour moi, eût été par la suite un grand malheur pour elle et pour moi. Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver une certaine grandeur d’âme dans sa décision, et je vous avoue que je ne l’en estime pas moins. Cependant, c’est une affaire entièrement terminée ; il est une certaine fierté qui n’est pas de l’orgueil, qui veut qu’on ne rétrograde pas après une pareille décision. Au reste, s’il y avait un sentiment d’attachement qui me la faisait désirer, j’ose croire que je serai encore susceptible d’en retrouver la faculté, et puisqu’on l’a dit du rameau d’or, uno avulso, non deficit alter7, peut-être trouverai-je encore le bonheur après lequel je cours.

Je vous embrasse et vous prie de présenter mes civilité à Madame8.

Votre ami sincère.

P.S. Guersant est chez moi, il me recommande de ne pas oublier de vous embrasse pour lui : ainsi fais-je.

Notes

1 Pierre Bretonneau.
2 Jean Baptiste Cloquet.
4 Bretonneau vient d’être refusé par Alexis Boyer au troisième examen de doctorat.
5 Probablement Paul Louis Carre, dont l’Essai sur la cataracte, soutenu à l'Ecole de médecine de Paris le 13 prairial an X est publié.
6 Mlle Brasseur.
7 l’un ayant été enlevé, l’autre ne manquait pas (d’après Virgile).
8 Marie Thérèse Adam.

Notice bibliographique

D’après Paul Triaire, Bretonneau et ses correspondants, Paris, Félix Alcan, 1892, volume I, p. 186-189. Cet ouvrage est numérisé par la Bibliothèque inter-universitaire de médecine (Paris).


Pour citer ce document

André Marie Constant Duméril, «Samedi 22 août 1801, 4 fructidor an IX», correspondancefamiliale [En ligne], Correspondance familiale, 1800-1809, 1801,mis à jour le : 21/09/2007

Danièle Poublan

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