1857 |

1857-16

Caroline Duméril et Eugénie Desnoyers

Samedi 5 et lundi 7 décembre 1857

Lettre de Caroline Duméril (écrite par Eugénie Desnoyers, Paris) à sa cousine Isabelle Latham (Le Havre)

Samedi 5 et lundi 7 décembre 1857

Samedi 5 et lundi 7 décembre 1857

Samedi 5 et lundi 7 décembre 1857

Samedi 5 et lundi 7 décembre 1857

De la chambre de Crol 5 Décembre 57

Toujours au lit comme tu vois, chère Amie, puisque je ne tiens pas encore la plume moi-même, pourtant tranquillise-toi, je vais bien mieux et j'entre en convalescence. Je n'ai pas pu venir plus tôt te remercier de ta lettre et de l'intérêt que tu prends à ma santé parce que je n'ai pu toujours disposer de mon secrétaire ; tu comprends d'ailleurs que quand je ne l'avais que pour un petit moment auprès de moi je n'avais pas même le courage de m'en priver en ta faveur. Aujourd'hui qu'il m'est permis de parler je vais te raconter, en détail, les périodes de ma maladie, car je suis sûre, qu'en amie et en cousine, ça t'intéressera. Je me suis mise au lit le 17 Novembre avec un grand mal de gorge et un tel malaise que j'ai eu, je te l'avoue, un peu peur ; le mal a été en augmentant pendant plusieurs jours, enfin ces Messieurs1, impatientés de me voir souffrir autant, ont fait venir un troisième médecin de leurs amis qui a déclaré de suite que le genre de mal de gorge dont j'étais atteinte durait trois semaines ; la prédiction n’a été que trop vraie ; et il m'a fallu rester dans mon lit toujours dans un état très pénible ; je finis par être d'une faiblesse extrême au point que papa2 fut obligé de me porter un jour pour mettre sur le canapé lorsqu'on faisait mon lit. Tu comprends qu'à la suite de tout cela je suis un peu changée. Te rappelles-tu mes joues à un certain dîner chez l'oncle Pochet3, eh bien figure-les toi tout à fait le contraire et tu auras une légère idée de ma boule. Maintenant voilà quelques jours que je mange et que je me lève une heure ou deux, je te le répète je suis en bonne voie.

Ta lettre m'a fait grand plaisir et m'a amusée ; seulement sais-tu qu'Emile4 devient insupportable avec sa vieille histoire ; j'en ai rêvé, dans mes jours de fièvre, de son rocher et de ses taquineries ; j'en suis presque réduite à l'état de cet homme qui finit par croire qu'il a vraiment tué la charbonnière, franchement il faut que tu lui fasses dire absolument si il se moque de moi oui ou non : dans tous les cas si ce jour-là j'avais la langue trop bien pendue, lui avait les oreilles trop grandes ouvertes. C'est gentil pour un homme posé dans ce monde d'aller écouter derrière les murs, il est vrai qu'il était malade.

Je vois, avec grand plaisir, que tu as eu souvent la visite de Marie Labouchère ; tu sais que je l'aime bien ; si elle se souvient de moi raconte-lui donc qu'elle m'a donné dans l'oeil et dis-lui quelque chose de gracieux de ma part.

Malgré la différence d'âge entre toi et ta cousine je vois que leur séjour à la côte t'a amusée. L'histoire du « Je me méprise » m'a bien fait rire et c'est un mot qui a passé dans mon langage familier ; je te demande à quel propos ta cousine a-t-elle été dire à ce malheureux Emile qu'il était un ours.

Moi aussi j'aurais bien voulu que tu fusses à Paris pendant ma maladie et que tu puisses venir bavarder, tous les jours, une bonne heure avec moi ; du reste j'ai été gâtée, d'abord mes amies5 tous les jours, puis des visites continuelles, les de Tarlé, les Dunoyer etc... et chacun cherchant à me faire plaisir et m'apportant qui, du raisin, qui des confitures, qui des poires etc.

Nous avons appris la nouvelle dignité d'Alfred6, fais-lui en notre compliment ainsi qu'à Rosita et fais-lui nos amitiés.

Je n'abandonnerai pas la plume, chère Mademoiselle, sans vous dire que je suis enchantée d'être le secrétaire de Crol et de pouvoir être son interprète pour vous exprimer toute l'affection qu'elle à pour vous. Permettez-moi de vous assurer de mes sentiments bien affectueux.

Eugénie Desnoyers

Lundi 4 heures.

Je viens de me lever, ma chère Isabelle et je veux essayer mes forces en t'écrivant moi-même quelques lignes, ce que j'ai bien de la peine à faire comme tu peux le voir par cette affreuse écriture tremblée et encore je ne trace qu'un mot toutes les 5 minutes. C'est étonnant à quel point je suis devenue faible, je sais bien que voilà 3 semaines que je suis au lit et pendant quinze jours sans rien manger qu'un peu de soupe, et puis j'ai perdu tant de sang ; les sangsues qui ont coulé pendant 12 heures et puis des saignements de nez pendant 4 ou 5 jours presque sans interruption, et je ne dormais plus ; 19 nuits sans 1 heure de sommeil tranquille

Enfin tout cela est passé mais je ne suis encore qu'une Crol en coton et me voilà à bout de forces pour ces quelques lignes. Je voulais pourtant te remercier de tes 2 bonnes lettres que j'ai lues moi-même, et t'en demander bientôt une autre. Adieu, je t'embrasse bien vite car je n'en puis plus et j'ai toujours peur de me trouver mal ce qui manque de m'arriver plus d'une fois. Remercie tous ceux qui ont bien voulu prendre intérêt à moi et fais aussi mes remerciements chez ton oncle Henri7.

Tout à toi

Crol

X  O

Notes

1 Le grand-père (André Marie Constant Duméril) et l’oncle (Auguste Duméril) de Caroline.
2 Louis Daniel Constant Duméril.
3 Louis François Pochet.
4 Emile Pochet.
5 Eugénie et Aglaé Desnoyers.
6 Alfred Pochet et sa femme Rosita Basañez.
7 Henri Delaroche.

Notice bibliographique

D’après l’original


Pour citer ce document

Caroline Duméril et Eugénie Desnoyers, «Samedi 5 et lundi 7 décembre 1857», correspondancefamiliale [En ligne], 1857, 1850-1859, Correspondance familiale,mis à jour le : 10/05/2010

Danièle Poublan

Cécile Dauphin

Centre de recherches historiques
EHESS
54 boulevard Raspail
F-75006 Paris