Papiers familiaux et documents divers | 1774-1863

André Marie Constant Duméril

1858 – Récit du voyage d’André Marie Constant Duméril en Alsace, rédigé du 3 au 17 septembre

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Mémento. Mon voyage en Alsace. en 1858.

J'ai quitté Paris le vendredi 3 7bre pour aller coucher à Strasbourg où je suis arrivé le jour même à cinq heures – je suis descendu à l'hôtel de la maison rouge, où j'ai dîné à la table d'hôte à six heures. le jour était tombé quand j'ai voulu voir un peu la ville, comme les rues étaient, pour la plupart, mal éclairées, après m'être promené un quart d'heure pendant lequel je ne pouvais voir que quelques boutiques très brillantes, mais non les édifices, je suis monté dans un très grand café qui sur la place Kléber qui est celle où est situé l'hôtel dans lequel je dois aller coucher. Ce café, qui est immense, occupe tout le premier étage de l'ancienne résidence de l'état-major. j'ai été bien étonné de trouver cette grande salle, dans laquelle il y a cinq à six billards et une cinquantaine de tables, de n'y trouver que sept à huit personnes. je présume que j'y suis entré à une heure qui ne convient pas aux habitués. car il y avait là une vingtaine de becs de gaz et la pièce était parfaitement éclairée. je suis allé me coucher vers huit heures et demie – et le lendemain j'ai repris le chemin de fer pour Thann.

on m'avait bien prévenu que je devais me faire arrêter à Lutterbach ; mais par une circonstance particulière, l'un des voyageurs dont les yeux malades ne pouvaient supporter le grand jour et pour lequel j'avais des égards m'avait prié de baisser les stores et justement l'indice écrit de la station, se trouvait de mon côté, et quoique je susse que je n'étais pas fort éloigné de Lutterbach, comme on n'avait pas annoncé, comme on le fait ordinairement, le nom de la station, je n'eus l'idée de soulever le store que quand nous quittions ce village dont je lus le nom quand le train était déjà en route pour Mulhouse. j'appris alors, à mon grand regret, qu'étant obligé d'aller jusqu'à Mulhouse, il me serait impossible d'en repartir pour Thann avant cinq heures du soir. j'avais pris mon parti, bien contrarié, parce que je craignais qu'on ne fût inquiet à Thann où je devais être attendu à heure fixe et j'étais décidé à annoncer par le télégraphe la cause de ce retard. mais heureusement, à la station suivante, mais peu éloignée, celle de Dornach, le train fut arrêté parce que, la voie n'étant pas double, on avait annoncé qu'un train venant de Mulhouse, et se rendant en sens inverse à Thann, nous empêchait de continuer notre route. je profitai de cet heureux contretemps pour descendre de voiture et d'après le bon conseil des voyageurs qui étaient avec moi et celui du chef de gare, je montai justement dans un wagon de 1ere classe et je me trouvai seul pour retourner à Lutterbach où je devais justement attendre ce même convoi dans lequel je venais de remonter et qui était parti de Mulhouse.

En arrivant à Lutterbach Deux messieurs montèrent dans le wagon que j'occupais seul. ils m'étonnèrent bien en me saluant par mon nom, et en me disant qu'ils se rendaient comme moi au Vieux-Thann : ils m'apprirent alors qu'ils savaient qu'on m'y attendait et qu'ils étaient, l'un le fiancé de Mme Leclerc1 et l'autre l'un des frères du futur, M. Zaepffel.

C'est avec ces messieurs que je continuai ma route. A notre arrivée à Thann, nous trouvâmes au débarcadère du chemin de fer M. Charles Mertzdorff qui nous attendait avec sa voiture pour nous amener chez lui, à la distance d'un quart de lieu au plus. à la descente de voiture, Caroline2 qui m'attendit se jeta dans mes bras et je fus bien vivement ému de l'accueil véritablement filial que je reçus du mari et des témoignages de satisfaction de sa mère3 et de sa sœur madame Leclerc qui est devenue Mme Zaepffel.

on dîna en famille et la soirée se passa en conversations intéressantes. Le Dimanche 5 je ne sais trop ce que fis. je suis allé à la ferme. on était dans les préparatifs de la noce qui devait avoir lieu le mardi. j'ai donné par écrit les détails de cette noce dans ma lettre à Trouville.

Le lundi M. Ch. M. me conduisit dans ses ateliers que je visitai en détail il m'expliqua les diverses opérations successives et dans l'ordre des opérations qu'exige non seulement le blanchiment, mais les divers apprêts que subissent les 1000 à 1 200 pièces de 150 mille mètres par jour. 210 mètres par seconde. Enfin on dépassera cette année le nombre de 300 000 pièces de calicot et l'année prochaine 50 000 de plus. L'établissement emploie près de 300 bras de sexe divers. 247 hommes + 276 femmes + 17 commis employés = 540, mais le plus grand nombre sont des enfants jeunes filles de 11 à 14 ans et souvent des jeunes filles. Les préparations qui se font dans une série d'actions exigent que la plupart s'exécutent dans une même journée. Les pièces écrues sont disposées dans des cuves énormes où elles sont soumises à diverses actions chimiques des acides affaiblis, des lavages, des imprégnations d'alcalis et toutes, au moyen d'une chaleur constante plus ou moins prolongée et toujours à la température de l'eau bouillante au moyen de la vapeur qui permet ainsi de n'employer que des vases de bois. viennent ensuite les séchages, les apprêts à l'aide de divers empois qui sont tels que par exemple les fécules seules entrent par année pour 160 000 F pour dans l'acquisition qui en est nécessaire. après ces empesages suivent les diverses opérations dans lesquelles les mouvements, déjà utilisés dans les premières préparations, deviennent ici encore plus souvent adaptées. cet immense pouvoir de la force du mouvement est produit par deux ou trois machines à vapeur de vitesses et de puissances différentes et par deux turbines et une roue à palettes dont l'action est déterminée par des chutes d'eau ménagées et obtenues sur des courants, maintenues constamment à un niveau suffisant, vient ensuite le pliage mécanique, la séparation des pièces d'étoffes qui jointes bout à bout produiraient une immense longueur de 26 000 mètres. Les apprêts définitifs varient suivant la nature, la finesse des tissus et les usages auxquels ces toiles sont destinées. on indique par une broderie au crochet en relief les noms de chacune de ces pièces. pour avoir une idée du grand nombre qui sort de la fabrique toutes consistant en étoffes qui doivent être livrées en blanc et non teintes ou imprimées comme les indiennes, on emploie tous les jours pour broder ces têtes de pièces, au moins quatre-vingts jeunes filles qui ne font absolument que cette seule opération, elles sont payées en raison du nombre, tant par lettre, qu'elles exécutent de ces mots Madapolam4 : toile de l'inde < > un procédé très simple les guide dans ces broderies en relief de diverses couleurs, rouges, jaunes, bleues, simples ou entremêlées de fils semblables à ceux du galon métallique d'argent, ou d'or, chaque Marchand désirant qu'on indique, d'une manière particulière, celles qui font l'objet de leur commerce. Généralement, et même d'une façon absolue, toutes les toiles qui sortent de l'établissement lui ont été envoyées pour être préparées. C'est une sorte de dépôt. la manufacture ne blanchit pas, ou ne prépare pas, des étoffes qui lui appartiennent ou qu'elle a fait perfectionner.

Ne m'étant jamais occupé de ce qui concerne le blanchissage et ne connaissant que ce qui se pratique généralement dans le lessivage domestique, où l'on met d'abord le linge tremper, puis quand on le soumet à l'action des alcalis, comme avec la cendre de bois dans des cuves pour y faire couler successivement le l'eau bouillante, puis quand on rince ou que l'on <échange> ce linge, quand enfin on l'empèse dans certains cas ou quand on le repasse après lui avoir donné certains plis avec quelque solidité, voilà tout ce que j'ai vu opérer en grand, avec une rapidité extrême et des moyens mécaniques et chimiques les plus industrieux. j'ai employé la plus grande partie de cette matinée dans les divers ateliers qui sont eux-mêmes subdivisés plus ou moins par étages chacun consacré à un genre d'opération. De sorte qu'étant ainsi disséminés on ne peut se faire une idée du nombre des employés de la manufacture qu'on peut seulement apprécier aux < > indiqué au moment de leur arrivage ou de leur sortie.

Le lendemain mardi 7 – a été tout a fait consacré à la noce. les deux familles de Colmar pour M. Zaepffel, et celles de Thann et des environ avec quelques amis – tout ce monde a été transporté à Thann en huit voitures. Le Préfet du Département et moi étions les seuls étrangers. nous sommes rentrés au vieux-Thann où le mariage civil avait eu lieu la veille, lundi, dans le salon de madame Leclerc. Le maire5 était du village est l'un des contremaîtres de M. Mertzdorff et le secrétaire de la municipalité <l’instituteur6>. Avant l'acte civil, fait ainsi dans la maison, avait eu lieu le contrat de mariage ou plutôt sa lecture dont la rédaction avait été convenue par le frère de la mariée, le fiancé et deux hommes <déclarés> amis des conjoints. toutes ces personnes et le maire ainsi que le notaire ont dîné chez Mme veuve Leclerc. Le mardi, il y a eu un repas de noces de 25 Couverts sur une même table dressée dans le salon futur de M. Mertzdorff qui n'avait pour décoration qu'un papier grisâtre, mais garni et bordé de guirlandes de lierre et d'application de chiffres entremêlés de Z. Zaepffel et de M. en caractères lettres Allemands Majuscules exécutés avec des boutons d'immortelles – rouges – Blanches et jaunes, parfaitement distribués et produisant un effet vraiment fort joli.

parmi les convives – je suis bien aise de me rappeler du nom des parents de l'un et de l'autre côté. Les deux mariés, M. Mertzdorff – Caroline, Mme Mertzdorff la mère7 – Son frère M. Heuchel8 oncle de la mariée et son autre oncle maternel Heuchel9 qui est le curé de Neuf-Brisach, les deux fils de l'oncle qui dirige, mais comme simple intéressé, toute la manufacture. Deux tantes l'une Mme Heuchel10 et l'autre Madame Mertzdorff11 de Paris avec sa fille jeune personne d'une vingtaine d'année, puis deux ou trois amis ou connaissances intimes pour la famille Zaepffel, le Préfet – l'un des frères12, conservateur des eaux forêts avec sa femme qui ressemble à madame Gastambide. un autre frère13 receveur des contributions directes, une belle-sœur14 qui est la femme d'un frère ancien Préfet à Alger aujourd'hui chargé des affaires civiles, le notaire – un avocat de Colmar – l’un des amis du nouveau marié. Voilà à peu près le personnel qui s'est séparé pour retourner à Mulhouse vers quatre heures et demie dans les voitures de noce qui les a déposés à l'embarcadère de Thann. le même jour une voiture a emmené les nouveaux mariés à Mulhouse où ils ont pris le chemin de fer de Bâle et de là sont allés passer quelques jours en voyage par en divers séjours en Suisse.

Voilà ma journée du mardi 7. Le Mercredi 8. je ne me rappelle pas positivement ce que j'ai fait ; mais voici. je suis allé à Mulhouse avec M. Mertzdorff c'était un jour de bourse. cette journée a été pour moi très intéressante. j'ai vu parfaitement la ville où j'ai été dirigé par M. Dollfus15, beau-frère de Mme Dollfus notre heureuse médiatrice16 et par M. Ch. M. nous avons visité les principaux établissements, mais seulement au dehors comme édifices – l'hôtel de ville – l'Eglise principale et de très beaux quartiers dont les maisons sont ouvertes sous des galeries à colonnes qui rappellent celles de la rue de Rivoli à Paris. je suis monté avec M. ch. M. dans les salons de la Bourse où se réunissent les principaux négociants de la ville et les propriétaires. il y a là des salles diverses, une Bibliothèque – Salon de lecture – un musée d'histoire naturelle et des produits industriels du pays – La Collection est très bien disposée, mais elle n'est pas classée. j'ai remarqué surtout le mode disposition qui met les objets très bien à la portée de la vue et de manière à les préserver de l'action continue de la lumière.

Nous avons dîné chez M. Dollfus avec sa femme17 qui n'a qu'un seul enfant un garçon très jeune de sept à huit ans qui paraît fort intelligent. au dîner nous nous sommes trouvés avec M. Dollfus neveu qui tient à Paris la maison de Commerce avec sa tante la veuve.

une des visites qui m'a beaucoup intéressé, est celle que nous avons faite dans un quartier éloigné de la ville d'environ un quart de lieue. c'est une petite ville, construite dans un vaste terrain par de riches négociants et propriétaires qui ont formé une société philanthropique par actions pour faire construire des logements d'ouvriers à très bon compte – ces maisons rapprochées les unes des autres par rangées ou par rues régulières d'une vingtaine ont chacune pour bas deux ou trois petites pièces logeables chacune ayant un petit jardin mais tout à fait distinct c'est ce qu'on nomme la cité ouvrière.

Suite de mon Mémento de mon séjour à Thann.

je n'ai pu écrire la première feuille que le Vendredi 10 au matin jour de notre première visite à Wesserling et depuis ce jour jusqu'aujourd'hui jeudi 16, je n'ai pu trouver le temps de le continuer mais je vois bien que je ne le pourrai faire avec autant de détails, je me bornerai à n'y consigner que les faits principaux jour par jour avec la sommité des choses.

Ainsi j'ai oublié de rappeler que le lendemain de mon arrivée le Dimanche, nous sommes allés M. Charles, Madame sa mère et moi visiter la ferme. Caroline ne devant s'exposer à aller en voiture parce qu'elle a été fort éprouvée de douleurs de rein par son transport et son retour de Wisbaden.

Cette ferme est très considérable par l'immense terrain dont le fermier qui l'exploite aux frais de M. Ch. occupe une partie des bâtiments dans lesquels le propriétaire s'est réservé un corps assez considérable où l'on peut admettre une assez nombreuse société d'amis et de connaissances des environs pour des réunions de chasses. Les écuries, les granges, les remises, les étables sont nombreuses. la cour est remplie de volailles, il y a une dizaine de chevaux de travail. j'y ai vu sortir pour aller paître un vingtaine de vaches très belles et un jeune taureau. six couples de chiens de chasse. j'ai parcouru un très grand jardin potager. j'ai fait près d'une demi-lieue de promenade dans la propriété en ligne droite au milieu de terres et de bois par un chemin qui les parcourt et tout ce qui était à droite à gauche et à grande distance appartenait à Ch. M. comme les propriétés du marquis de Carabas. au reste il en est de même partout aux environs du grand établissement de l'usine – prairies, vignes immenses à perte de vue sur la région intérieure de la côte qui borne les Vosges – tout cela est exploité et dirigé au compte de ce riche propriétaire, mais je suis obligé d'être bref.

Le lundi 6 j'ai visité en détail, comme je l'ai dit, la grande exploitation industrielle de la blanchisserie. Le contrat de mariage – et l'acte civil – le dîner du contrat etc.

Le mardi la grande cérémonie du mariage à l'Eglise – le grand dîner.

Le mercredi 8 – le voyage de Mulhouse dont j'ai relaté les principales circonstances.

Le jeudi 9 – je suis parti seul, comme j'en avais manifesté le désir sur une des plus grandes hauteurs des montagnes des Vosges qui se trouve en face de Thann. on estime que cette élévation est de 360 mètres, un sentier m'avait fait gravir assez aisément la région inférieure : mais peu à peu, ne voulant pas rester dans cette voie qui était assez nue et difficile parce qu'elle était un peu roide et nue et que je n'avais pas de végétation à observer, je me décidai à quitter cette voie en m'en écartant à gauche à quelque distance de manière à ne pas trop m'égarer dans les bois, mais en montant la marche devenait de plus en plus difficile parce que cette ascension se fait sur des pierres qui roulaient sous mes pieds et que je les voyais se précipiter et rouler en sautillant à quarante ou cinquante pas. je craignais un peu je l'avoue qu'il ne m'en arrive autant et j'étais fort heureux de temps à autre de trouver un troisième pied en arrière à l'aide de ma canne en parapluie qui plusieurs fois m'a soutenu quand les pieds le manquaient, il faisait une grande chaleur et comme je montais toujours < > de temps en temps après vingt ou trente escalades sur des monticules de mousses et de lichens je m'aidais en m'accrochant à quelques branches de chêne ou de bouleau qui me retenaient dans cette ascension dont je désirais la fin et que j'espérais devoir finir en entrevoyant plus haut quelques éclaircies du ciel qui me paraissaient me prédire le sommet, de temps à autre quand je trouvais un tronc d'arbre assez solide je m'y adossais et là je reprenais ma respiration. Dans un des moments où je sentais mes pieds ne pouvant s'accrocher ni aucun moyen de me servir des mains pour m'accrocher à quelques brindilles ma canne s'échappa – les pieds me manquèrent mais heureusement ils étaient dirigés la pointe en avant les talons derrière – je m'affaissai et je restai accroupi ne pouvant reprendre ma canne en parapluie qui était trop bas en dessous et ne trouvant rien ou plutôt quelque chose qui put me retenir. je me portai cependant entièrement sur le derrière, j'étais dans une position singulière n'ayant pas la force de me relever et cependant bien arc-bouté sur mes pieds. j'ai reconnu pour la première fois de ma vie que je n'avais aucune force dans les jarrets et que je ne pouvais reprendre ma position verticale. Je me trouvais fort content quand après un violent effort, je me sentis tout à fait debout. De temps en temps, quand après avoir gravi une cinquantaine de grandes enjambées qu'il fallait exécuter comme quand on monte des degrés ou des marches espacées d'un mauvais escalier, je me reposais droit, contre un arbre ce qui me faisait du bien car en montant j'étais forcé de me courber beaucoup en avant pour y porter tout mon poids.

Enfin je me trouvai dans une région moins garnie d'arbres mais qui malheureusement étaient largement espacés et rabougris car ils végétaient dans un terrain où ils rencontraient très peu de terre. j'arrivais dans de grands espaces dont la pente était moins rapide et couverts de plantes desséchées car elles étaient exposées à toutes les intempéries de chaleur, de lumière et très probablement de froid pendant les mauvaises saisons. je montais là facilement et je voyais évidement que je n'avais plus à escalader qu'une centaine de pas : au moins, je le croyais – c'est alors que je pus m'asseoir commodément et admirer véritablement l'étendue immense qui se développait devant moi. J’avais le regret de ne pas pouvoir indiquer par des noms tous les endroits remarquables, soit par le cours d'eau, les chemins de voiture ceux des voies de fer dans lesquels je croyais en distinguer par la fumée que projetaient dans l'espace les nombreuses usines – les entrecroisements des routes – les animaux en pâturage. Enfin c'était un panorama admirable dont on ne peut se faire idée, car j'étais servi en cette circonstance par un temps des plus clairs et quoiqu'il y eût du soleil, la chaleur n'était pas trop forte, parce qu'elle était tempérée par un léger zéphyr assez frais. après un quart d'heure de cette contemplation réjouissante, dont je conserverai le souvenir je montai obliquement toujours à gauche sur cette partie pelée de la montagne et j'arrivai à un plateau qui en forme le sommet. je dominais alors sur les deux parties de Thann, je voyais à droite l'usine de M. Ch. et toutes ses dépendances que je reconnaissais et au-dessous de moi en regard direct, la ville de Thann et une grande portion de l'entrée de la vallée resserrée de St-Amarin et de Wesserling. Il paraît que plusieurs personnes m'avaient aperçu sur le plateau. Enfin je me décidai à revenir pour dîner au Vieux-Thann. je trouvais pour m'y rendre un commencement de chemin ou de grand sentier délicieux, surtout comparativement. c'était un chemin couvert et très peu incliné dans une forêt de sapins d'abord – puis d'assez beaux chênes et cette route me fit descendre très agréablement pendant les trois-quart de la hauteur totale mais elle me conduisit par le bas dans une sorte de ravin rocailleux dans lequel en descendant il était difficile de pouvoir se retenir et où ma canne me fut encore fort utile. j'étais arrivé vers le bas et je regardais ma montre et en voyant l'heure je prononçais à haute voix ah c'est bon, il n'est que les trois-quart, j'arriverais vers midi lorsqu'en levant les yeux j'aperçus sur le talus du ravin M. Ch. qui étant un peu en crainte venait au-devant de moi. nous arrivâmes en effet chez lui vers midi. Cette course a été un peu pénible. mais réellement je n'étais pas par trop fatigué et je suis très content d'avoir pu faire cette excursion ou plutôt cette escapade à mon âge, il m'en restera bien le souvenir.– je ne me rappelle pas ce que j'ai fait le soir.

Le Vendredi 10 – M. Ch. après le dîner que l'on avait fait un peu avancer m'a conduit à Wesserling – où j'avais désiré faire une visite à madame Paradis et à M. Roman père18 nous y avons vu aussi M. Sacc qui m'a rappelé s'être trouvé à dîner avec moi chez M. Isidore Geoffroy19. Mme Paradis a été sensible à ma visite et me l'a chaudement exprimé. M. Roman m'a également rappelé qu'il s'était trouvé avec moi chez son frère il y a vingt cinq ans. c'est un homme vénérable il est né comme moi en 1774 mais en 8bre de sorte que je suis son aîné de neuf mois, puisque l'occasion s'en trouve ici j'y consignerai que lui et Mme Paradis sont venus pour me voir exprès au vieux-Thann malheureusement je n'y étais pas étant allé visiter une usine de tuyaux de terre pour conduites d'eau. Fabrique qui m'a beaucoup intéressé par ses procédés pour moi tout à fait nouveaux. pour suivre notre première visite de Wesserling, nous y avons été reçus on ne peut plus amicalement par M. Sacc dont j'aurai occasion de parler. il nous a si amicalement pressé de revenir et d'aller dîner chez lui le mardi 14 que M. Ch. M le lui a promis.

Sur la route et par deux fois différentes nous avons fait visite à St Amarin à madame Mertzdorff de Paris tante de M. Ch. M. elle demeure là pendant l'été de chaque année avec sa fille. c'est dans ce pays qu'elle est née et où elle conserve des propriétés. je dois dire aussi que nous sommes allés visiter Mme Heuchel20 la femme de M. le Directeur intéressé qui est l'oncle maternel de M. Ch. M.

Le samedi 11 c'était le jour du marché à Thann et j'ai voulu m'y rendre j'y suis allé à pied j'ai visité la ville en détail je n'y ai trouvé de bien remarquable que l'Eglise qui est très belle et construite en petit quoique très anciennement sur le modèle de la cathédrale de Strasbourg. je connaissais un peu l'intérieur ayant assisté au mariage religieux de Madame Zaepffel mais j'ai <pu> revoir la nef et les bas-côtés qui n'offrent aucune particularité.

ce jour-là M. Ch. M. m'a conduit pour voir une superbe filature de coton. j'avais déjà vu mais il y a près de vingt-cinq ans de grandes filatures mais les procédés sont bien perfectionnés dans les machines depuis cette époque. Ici – il y a peut-être ici des centaines d'appareils dont chacun a, je l'ignore mais à vue d’œil, cent cinquante broches, trois de ces métiers ou peut-être quatre sont disposés sur une même rangée en travers et dans une des salles qui a peut-être 300 pieds de longueur, tous marchent par des mêmes moteurs. ces métiers ne sont destinés qu'à produire les fils– il y a des ateliers semblables pour la filature première. D'autres ateliers pour assembler et disposer les files pour les trames pour le tissage, pour le métrage && j'ai surtout admiré l'immense pouvoir du mouvement obtenu soit par des moulins à eau – soit par des turbines soit surtout par des machines à vapeur.

Le Dimanche 12. Nous avons fait une très longue promenade dans les bois qui garnissent la demi-hauteur des Vosges à proximité du vieux-Thann – il m'a conduit là par des voies assez larges pour y aller en petites voitures et en effet elles servent pour l'exploitation du bois et même des vignes, dont beaucoup sont exposées à mi-côte sur des terrains très en pente. j'ai là observé beaucoup de plantes ; mais toutes m'étaient connues.

Le Lundi 13 – Le matin j'ai commencé à profiter d'un peu de loisir pour écrire à Trouville une longue lettre à Auguste21 et j'ai commencé à écrire le mémento qui m'entraîne dans plus de détails que je ne le croyais en commençant. après le dîner nous sommes allés en voiture à près de trois lieues de distance visiter à <ollvillers> la grande fabrique de poteries dont j'ai dit un mot plus haut. comme je connaissais la fabrique de Sèvres et celles de Montereau et plusieurs autres ateliers de poteries communes et vernies – j'ai eu occasion de faire <lire> des remarques curieuses sur la puissance qu'exerce la compression hydraulique et l'action d'un appareil qui assure la parfaite intégrité des cylindres creux de diamètres divers destinés principalement à la conduite des eaux : car étant très solides et éprouvés ces tuyaux peuvent remplacer ceux en fonte. malheureusement leur fabrication très soignée la rend fort dispendieuse et le prix de revient ne produit pas de grands profits. c'est une réunion d'actionnaires qui est propriétaire, le Directeur appointé et intéressé est un ancien employé de M. Ch. il a eu grand plaisir à lui donner connaissance de ses registres pour lui prouver qu'il avait su profiter de celle qui est relative à toute la comptabilité.

Le Mardi 14 nous sommes allés dîné chez M. Sacc à Wesserling et visiter dans tous les détails les 20 ou 30 usines diverses de cette vaste colonie. Tout ce que j'ai vu dans cet immense établissement est si varié et si compliqué de moyens d'exécution si nombreux que pour s'en faire une idée correspondante à ses résultats M. Sacc nous a dit que la Compagnie mettait par an dans cette entreprise onze millions de fonds et que 10 millions étaient en fonds roulants. tout ce que j'ai pu observer pour ainsi dire en courant m'a intéressé surtout les procédés d'art portés au plus haut degré de perfection de dessin et de délicatesse par ses moyen de transport et surtout pour les couleurs obtenues par des procédés chimiques. les chiffres des sommes employées pour la Garance, la gomme, la fécule sont incroyables et je n'ose en répéter le montant c'est exorbitant mais là tout est à l’avenant. il m'est impossible de me rappeler même l'ordre que nous avons suivi dans cette course où nous allions pour ainsi dire d'une manufacture immense par son étendue et le nombre des ouvriers employés à un autre Bâtiment dans lequel se trouve disposé un autre genre d'application à bien des détails qu'exigent toutes les opérations que doivent subir les indiennes dont quelques-unes doivent en définitive par leur finesse et la perfection des couleurs leur solidité et leur perfection s'élever de première main jusqu'à dix francs le mètre. il me restera au moins dans la mémoire beaucoup de faits que je suis bien aise d'avoir connus et appréciés.

M. Sacc nous a fait voir ses cultures toutes particulières de plantes utiles qu'il désire acclimater et bien connaître. c'est lui-même qui soigne la terre et qui suit les développement des sorghos – des chervis – des ignames – de diverses pommes de terre – de plusieurs haricots – pois étrangers et nouvellement introduits en France en Belgique en Angleterre. Nous avons vu quelques-uns des animaux Domestiques && ;

Le mercredi 15. je vais à Bâle. M. Ch. m'accompagne jusqu'à Mulhouse où je prends le train qui doit m'emmener. j'ai presque manqué le convoi, mais ce n'était pas ma faute. heureusement quoique parti il n'était pas loin il devait s'arrêter un peu on lui a fait signe et l'un des employés a couru plus vite que moi et je suis monté seul dans un wagon. n'ayant pas de passeport on m'a demandé si j'en étais porteur mais le gendarme fort honnête m'a dit qu'il suffisait que je déclarasse que je revenais le soir pour qu'on ne fasse aucune difficulté. j'ai passé trois heures à Bâle dont malheureusement l'une a été absorbée par le dîner à table d'hôtes à l'hôtel des trois Rois sur laquelle le service se fait lentement. j'avais demandé de la bière et la demi-bouteille qu'on m'apporta était inscrite <Geissenhemmayer>, comme la couleur était celle d'une bière assez claire – j'en versai un grand verre et les deux ou trois gorgées avaient la saveur d'un vin le plus généreux, j'appris par mon voisin que c'était le nom de l'un des vins les plus estimés des vins du Rhin en effet il était porté au prix de 7 F mais 3 F 50 la demi-bouteille était une circonstance dont je m'applaudis d'avoir pu être victime parce que je n'aurais jamais eu occasion de le connaître. je le coupai avec de l'eau et je bus presque toute cette demi-bouteille. j'ai visité toute la ville en deux temps avant et après le dîner j'ai parcouru les principales rues, vu l'hôtel de ville, l'hôtel des postes, les marchés – la hauteur de la principale Eglise pour y accéder j'ai monté par de longs escaliers et j'en suis redescendu par une très grande rue celle de St Pierre je suis allé jusqu'au milieu du grand pont sur le Rhin – j'ai bien vu le fleuve – j'ai quitté Bâle à 3 h. en montant dans un omnibus.

En revenant de Bâle à Mulhouse le mercredi jour de bourse M. Ch. m'attendait à l'embarcadère que nous quittâmes une demi-heure après pour retourner à Thann où la voiture nous attendait en route nous avions reçu dans le wagon que nous occupions le nouveau beau-frère M. Zaepffel qui était parti le matin pour Colmar.

Hier jeudi 16. j'ai écrit le matin. après le dîner je suis allé par circonstance avec MM. Zaepffel qui avaient une visite à faire à la Dame qui s'est occupée de leur union parce qu'elle est l'amie de Mme Leclerc. c'était une occasion de visiter les eaux minérales de Wattviller. En effet j'ai pu les connaître les goûter et j'ai rapporté un mémoire sur la nature chimique et les prétendues propriétés de ces eaux qui a été fait dans ces derniers temps à l'Académie de médecine par M. Chevallier. je n'ai pas besoin d'en dire long à ce sujet. à mon retour je trouve la lettre de mon fils Auguste qui m'apprend qu'il a renoncé à conduire sa fille22 à Luxeuil où moi-même j'avais l'intention de me rendre comme je le lui avais fait connaître. je me décide alors à retourner à Paris.

aujourd'hui Vendredi 17 je viens d'écrire à Auguste que je pars demain pour Mulhouse où je prendrai le convoi de nuit qui me déposera à Paris Dimanche 19 à cinq heures 35 de manière que je serai rendu au jardin vers 6 h 1/2. je ne sais pas ce que je ferai aujourd'hui après le dîner, ce sera ma dernière excursion c'est M. Ch. M. qui décidera.

Notes

1 Emilie Mertzdorff, sœur de Charles, est veuve de Prosper Leclerc ; elle se remarie le 7 septembre 1858 avec Edgar Zaepffel.
2 Caroline, petite-fille d’André Marie Constant Duméril, épouse de Charles Mertzdorff.
3 Marie Anne Heuchel, veuve de Pierre Mertzdorff.
4 Le madapolam est un tissu de coton, une sorte de calicot, fabriqué primitivement à Madapolam (l'Inde).
5 Augustin Coullerez, maire de Vieux-Thann de 1848 à 1865.
6 Possiblement Michel Flach, instituteur principal.
7 Marie Anne Heuchel, veuve de Pierre Mertzdorff.
8 Georges Heuchel  est négociant et brasseur à Thann. Ses deux fils associés à son entreprise sont Gustave (1832-1866) et Georges Léon (1840-1870).
9 Bernard Heuchel.
10 Elisabeth Schirner, épouse de Georges Heuchel.
11 Caroline Gasser et son époux Jean Frédéric Mertzdorff vivent à Paris. Leur fille est Elisabeth (elle épousera Eugène Bonnard).
12 Henri Zaepffel marié à Marie Augustine Oberlin.
13 Eugène Zaepffel.
14 Marie Anne Victoire Bastard, épouse d’Alphonse Etienne Zaepffel.
15 Gaspard Dollfus (1812-1879), frère de Frédéric (1803-1856).
16 Noémie Martin, veuve de Frédéric Dollfus, a « arrangé » le mariage de Caroline Duméril avec Charles Mertzdorff au printemps 1858. Elle tient une maison de commerce à Paris avec un neveu Dollfus.
17 Gaspard Dollfus de Mulhouse et son épouse Catherine Dettwiller (1820-1894) ont un garçon Edouard, né en 1847.
18 Aimé Philippe Roman (1774-1867), maire de Wesserling.
19 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861), professeur de zoologie au Muséum.
20 Elisabeth Schirner, épouse de Georges Heuchel.
21 Auguste Duméril, fils d’André Marie Constant.
22 Adèle Duméril.

Notice bibliographique

D’après l’original


Pour citer ce document

André Marie Constant Duméril, «1858 – Récit du voyage d’André Marie Constant Duméril en Alsace, rédigé du 3 au 17 septembre», correspondancefamiliale [En ligne], Papiers familiaux et documents divers, 1774-1863,mis à jour le : 12/12/2011

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