Papiers familiaux et documents divers | 1774-1863

Achille Valenciennes

1860 – Discours de M. A. Valenciennes, membre de l’Académie, prononcé le 16 août 1860 sur la tombe de M. Duméril

Messieurs,

Ce n’est pas seulement comme confrère de M. Dumérill dans la section de zoologie, à l’Académie des sciences, ni comme son collègue au Muséum d’histoire naturelle, que je m’avance sur le bord de cette tombe où vont être ensevelis les restes mortels de l’excellent homme que nous regrettons ; c’est pour exprimer, au moment d’un suprême adieu, les sentiments de reconnaissance dont je suis et resterai toujours pénétré pour le premier professeur auprès duquel j’ai été attaché en qualité d’aide. Ces souvenirs remontent à l’année 1812 ; depuis cette époque, déjà si éloignée, M. Duméril n’a cessé d’avoir pour moi les sentiments les plus affectueux et de m’en faire ressentir les bons et heureux effets. Les deux savants confrères que vous venez d’entendre ont rappelé les services importants et incessants rendus par M. Duméril aux sciences naturelles, physiologiques et médicale. Je ne pourrais que répéter ce qu’ils viennent de dire d’une vie consacrée à l’étude et à l’enseignement pendant plus de soixante ans. Je dois donc être bref. Ce n’est pas d’ailleurs ici, et sous l’impression douloureuse ressentie devant un tombeau, que l’esprit est assez libre et le temps assez étendu pour énumérer ce que le savant confrère a fait avec tant de zèle et d’activité. Ce pieux devoir sera rempli par la voix éloquente et habile du secrétaire perpétuel de l’Académie1.

André Marie Constant Duméril naquit à Amiens, le 1er janvier 1774. Il est encore un exemple des savants dont la carrière a été fixée par un penchant irrésistible vers l’étude de la nature, par l’attrait des sciences naturelles et par le vif désir de connaître les admirables ressources de l’organisation des êtres animés. Dès sa première jeunesse, il s’occupait avec ardeur à découvrir les mœurs des insectes, et en même temps à connaître les plantes sur lesquelles vivent les espèces observées. Il a donc débuté par être presque en même temps zoologiste et botaniste. Il aimait à communiquer à ses camarades les observations qu’il avait faites. Il contracta de bonne heure l’habitude d’enseigner aux autres, exercice si utile pour apprendre soi-même.

Il m’a souvent répété qu’il entrait à peine dans sa 15e année, qu’il avait déjà un jeune auditoire aimant à le suivre dans ses excursions botaniques ou entomologiques aux environs d’Amiens, et entendre les développements qu’il leur donnait. C’est en explorant les grandes savanes tourbeuses du département de la Somme qu’il fit ses premières observations sur les lézards d’eau douce, comme on appelait encore à cette époque les Batraciens du genre des Tritons et des Salamandres.

Il quitta Amiens vers l’âge de 19 ans pour se rendre à Rouen, afin de continuer et d’étendre ses connaissances anatomiques. Il fut remarqué par Lemonnier, et il devint bientôt chef des travaux anatomiques de l’école secondaire de cette ville sous cet habile chirurgien. Il s’y lia d’une constante amitié avec Guersant.

Bientôt le séjour de Paris le fixa dans ce grand centre ouvert à toutes les intelligences. Son amour pour l’étude de la nature le rapprocha du Muséum d’histoire naturelle. Il y devint bientôt le collaborateur de Cuvier ; il fut apprécié par Geoffroy Saint-Hilaire2 et par Lacépède. Ces savants l’associèrent aux premiers travaux de la Société philomathique, à ceux des écoles centrales. Il devint un des plus zélés collaborateurs de notre illustre Alexandre Brongniart. Ils restèrent unis par une inaltérable amitié ; la droiture de leur caractère, la sincérité de leur parole, les mêmes goûts pour les sciences naturelles, devaient réunir le maître, l’élève et l’ami.

L’esprit d’ordre qui dirigeait toujours les travaux de M. Duméril lui fit rendre bientôt de nombreux services dans la distribution des collections de reptiles et de poissons du Muséum d’histoire naturelle. Lacépède avait puisé dans les manuscrits et dessins rapportés par Commerson3, savant médecin, compagnon de Bougainville dans la grande expédition nautique qui visita les terres australes en 1769, en même temps que Cook les reconnaissait pour l’Angleterre. Le continuateur de Buffon avait transcrit dans son Histoire des poissons les phrases latines linnéennes que le naturaliste avait composées pendant la circumnavigation de l’amiral français. Lacépède publia une copie malheureusement très réduite des dessins faits sous les yeux de Commerson. M. Duméril comprit alors la nécessité de raccorder les travaux de Lacépède à ceux de Commerson. Il mit en ordre pour les collections ou pour la bibliothèque du Muséum ces précieux matériaux, en écrivant de sa main tous les renseignements nécessaires pour établir ce premier travail. Il peut paraître minutieux pour ceux qui ne se sont pas livrés à l’étude spéciale des poissons, mais il est bon de publier qu’en se livrant à ce travail, qui exigeait autant de vrai savoir que de patience, notre savant confrère a rendu, à cette époque, un véritable service aux sciences ichtyologiques.

M. Duméril fut alors reconnu, par ses recherches anatomiques faites à côté de Cuvier, un des savants zoologistes du Muséum d’histoire naturelle. Il fut donc naturellement choisi par Lacépède pour son suppléant. Il conserva cette suppléance jusqu’à la mort du grand ichtyologiste de ce temps ; et il n’obtint la place de professeur de zoologie au Muséum pour l’erpétologie et l’ichtyologie qu’en 1824. Il a rempli cette chaire jusqu’à ce que l’âge l’obligeât de la quitter, mais en éprouvant la douce joie de la transmettre à son fils4, qui s’est fait connaître par sa collaboration à la grande histoire des reptiles entreprises et exécutée par son père.

L’esprit droit et méthodique de M. Duméril lui dicta cette méthode d’enseignement qu’il a nommée ZOOLOGIE ANALYTIQUE. Il l’a appliquée non seulement à ses leçons, mais à ses ouvrages ou à ses nombreux mémoires sur les insectes.

C’est par des travaux aussi solides que variés que M. Duméril s’est placé au premier rang parmi les zoologistes de notre temps.

La franchise, la droiture, l’aménité, la sûreté, sont les qualités de cœur et d’esprit qui peignent M. Duméril. Elles lui ont fait des amis de ses nombreux élèves ; elles lui ont rendu douce et heureuse cette vie souvent remplie d’amertume, elles ont diminué la vivacité des douleurs auxquelles il ne lui a pas été donné de se soustraire. Il a eu le bonheur de les adoucir par l’heureux mariage qu’il fit avec une compagne5 distinguée par ses qualités de cœur et d’esprit ; par les fils6 laborieux et instruits qu’elle lui a donnés ; par les unions que ceux-ci ont contractées. Mesdames Constant et Auguste Duméril, nées dans sa propre famille, ont été pour lui de véritables filles, qui déjà ont reçu de leur beau-père la récompense de leur dévouement dans le plaisir qu’elles devaient éprouver à le lui entendre répéter.

M. Duméril s’est éteint doucement, à l’âge de 87 ans, honoré des distinctions bienveillantes qu’il a reçues de l’Empereur7, membre de toutes les académies de l’Europe, entouré de soins assidus, flatté des témoignages de la reconnaissance de ses élèves, et ayant pendant sa vie obtenu, des hommes auxquels il a rendu tant de services, le titre que notre société appelle HOMME DE BIEN, et que, dans la société de l’ancienne Rome, on appelait VIR PROBUS.

Notes

1 L’éloge historique d’André Marie Constant Duméril a été prononcé par Pierre Flourens, secrétaire perpétuel, dans la séance publique du 28 décembre 1863.
3 Philibert Commerson (1727-1773).
4 Auguste Duméril
5 Alphonsine Delaroche.
6 Louis Daniel Constant et Auguste Duméril ont épousé leurs cousines Félicité et Eugénie Duméril.
7 Napoléon III.

Notice bibliographique

D’après l’original : BNF Ln276650(A)


Pour citer ce document

Achille Valenciennes, «1860 – Discours de M. A. Valenciennes, membre de l’Académie, prononcé le 16 août 1860 sur la tombe de M. Duméril», correspondancefamiliale [En ligne], Papiers familiaux et documents divers, 1774-1863,mis à jour le : 12/12/2011

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